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L’urgence de l’intégrité. Chapitre 4 Vers une culture institutionnelle de l’intégrité

Chapitre 4

L’IRAFPA vous invite à lire ce livre au printemps 2021

Introduction du chapitre parJacques Hallak

Jacques Hallak est l’ancien directeur de l’Institut International de Planification de l’Éducation (IIPE) de l’UNESCO (1988-2000) et du Bureau international d´éducation (BIE) à Genève (1998-2000). Il a également été sous-directeur général pour l’éducation de l’UNESCO. Auparavant, il a occupé différentes fonctions dans les domaines de l’économie et de la planification au sein du ministère français des Finances et de la Banque mondiale. Aujourd’hui, il est  contributeur actif au développement du programme de l’IIPE sur “Éthique et Corruption dans l’Éducation”. 

La question de la lutte contre la corruption et la promotion de l’intégrité ont été des préoccupations  des  sociétés depuis la nuit des temps. Ainsi, dans la Grèce de Périclès, pour lutter contre la corruption politique,  les 500 membres de la Boulé qui aidait l’assemblée du peuple citoyen – l’Ekklésia – (50 par tribu) sont tirés au sort pour réduire la corruption politique. Dans l’Exode – second livre de la Bible -, il est formellement interdit aux juges de recevoir des cadeaux pour promouvoir l’intégrité dans la justice.

Au cours des siècles, cette préoccupation s’est poursuivie ; mais elle a probablement pris une importance grandissante avec la globalisation des échanges financiers, matériels, et humains. Il devenait crucial de certifier les échanges. Par exemple, l’une des tâches essentielles des douaniers était et reste de vérifier la validité et la conformité des déclarations. Les rapports des commissaires aux comptes – les auditeurs – devenaient obligatoires. Depuis la naissance à Berlin de l’organisation non gouvernementale Transparency International en 1993, un nombre croissant d’initiatives régionales et internationales ont contribué à étendre et formaliser l’objectif de lutte contre la corruption dans tous les secteurs d’activités économiques et sociales. L’exigence de transparence fait désormais partie des conditions de régulation des sociétés démocratiques.

Cependant, dans le secteur de l’éducation, quatre évolutions récentes ont contribué à enrichir la réflexion sur la problématique de l’intégrité et de la lutte contre le plagiat et à poser en termes nouveaux la question des dispositifs institutionnels.

  1. La massification de l’accès à l’enseignement supérieur – et par voie de conséquence l’augmentation du nombre de diplômés – est observée aussi bien dans les pays industriels que dans les pays en développement. Études supérieures transfrontières, recrutements internationaux de diplômés, et donc besoins d’adaptation de dispositifs institutionnels adéquats pour assurer la sincérité et la validité des systèmes de certification, sont des préoccupations aussi bien du secteur public que du monde des entreprises.
  2. Certes, la réconciliation entre les droits à la protection de la propriété intellectuelle et le respect des droits humains à l’accès au savoir est un processus qui n’est pas encore entièrement abouti. Mais, la généralisation de l’accès à internet et la popularisation de l’utilisation de logiciels ont eu pour conséquence des opportunités multiples et faciles de copier et de s’approprier les savoirs. En même temps, des logiciels de vérification de l’originalité des contenus et de lutte contre les plagiats sont apparus également, renforçant les capacités des institutions à contribuer à l’intégrité du fonctionnement du secteur éducatif.
  3. Une autre évolution silencieuse observée depuis quelques décennies est la confusion largement partagée entre information et savoir. Cette évolution a probablement fait la fortune des grandes sociétés spécialisées (les GAFAM). Mais elle a surtout favorisé une grave dérive dans le secteur de l’éducation. Professeur d’université, Baptiste Dericquebourg constate qu’en France « Le commentaire éclipse la dissertation, le thème grec ou latin a disparu au profit exclusif de la version, et le Graal de la carrière universitaire, la fameuse thèse d’État, n’est qu’une manière de faire encore s’allonger sur tel ou tel sujet, la liste interminable des sources secondaires… Elle n’est plus écrite pour défendre un point de vue original. »[1] En exagérant, on pourrait constater que la formation à la recherche de données devient centrale dans certains systèmes éducatifs. Elle se fait au détriment de l’apprentissage à la réflexion et à la créativité.
  4. Mais, sans doute, la transformation actuelle la plus problématique est la création d’un « savoir participatif » tel ce qui apparaît, dans le cas extrême, dans Wikipédia. Tout le monde peut y contribuer, modifier ou supprimer tel ou tel élément qui y figure. La paternité du texte devient collective. Certains spécialistes n’hésitent pas à considérer que même l’organisation du travail et l’évaluation des succès individuels sont affectées. Le défi pour les dispositifs institutionnels est posé[2] .

Ces évolutions intéressent directement les cinq articles de ce chapitre traitant des dispositifs institutionnels.

Le premier article de Caroline Hunt-Mattles dresse le tableau historique de nos institutions universitaires pour s’efforcer de comprendre les résistances au changement. L’auteure nous dresse le bilan d’un univers qui serait resté d’essence patriarcale. Aujourd’hui, ces institutions du secteur social et économique sont affectées par leur environnement et elles affectent elles-mêmes celui-ci : les entreprises, le monde culturel et celui de la politique. Viser de promouvoir l’intégrité dans l’enseignement supérieur sans tenir compte de cette réalité ne pourra pas réussir. L’auteure conclut en formulant quelques propositions concrètes tels la création de centres d’écriture, des canaux de signalement gérés de manière indépendante et l’adoption de codes d’honneur modifiés par l’innovation.

Le second article proposé par André Ciavaldini nous conduit sur des berges d’un monde souvent peu connu, celui de la psychanalyse. Au terme d’une analyse très fine du psychisme du pervers sexuel et du plagiaire de type “manipulateur” identifié par Michelle Bergadaà dans ses recherches, montrant l’analogie des comportements (et de leurs sources), l’auteur révèle que les institutions universitaires ne sont pas armées pour repérer et soigner ces manipulateurs. L’auteur nous dit ainsi que « le plagiat semble bâti sur cette conjonction : carence d’estime de soi et impossibilité d’en assumer la réalité, car trop blessante».  Il n’y a dès lors aucune raison que nos établissements d’enseignement supérieur ne se fassent pas moins piégés dans ces jeux pervers que les institutions soignantes ou confessionnelles ne le sont par les pédophiles.

Est-ce que la technologie pourrait nous sauver ? Nombreux sont ceux qui la prennent pour la panacée universelle ! L’article de Nadine Eck déroule avec une grande rigueur les potentialités et les limites des logiciels de détection de similarités dont l’usage est répandu dans les institutions d’enseignement supérieur. L’auteure passe en revue l’étude des différents cas de plagiat et conclut par l’impuissance des logiciels de similarités à identifier le plagiat sophistiqué ou relatif à certaines représentations telles que les cartes, tableaux ou photos. Ainsi, bien que les logiciels de similarités soient l’objet de constantes améliorations, ils sont à considérer comme un outil essentiel de sensibilisation et de dissuasion face au plagiat de masse.

Après trois articles fort réalistes, mais qui pourraient nous décourager, nous arrivons aux deux derniers articles de ce thème. Tout autant réalistes, les deux nous proposent d’agir à un niveau global et non au coup par coup à chaque problème qui apparaît. En adoptant la perspective d’une véritable responsabilité institutionnelle, nous sommes incités à agir au niveau des dispositifs institutionnels d’une part, et des hommes qui les composent, d’autre part.

L’article de Pekovic, Janinovic et Vuckovic décrit l’adoption, étape par étape, d’une politique concrète d’intégrité académique par l’Université du Monténégro. Cet article très informatif est exemplaire en ce sens qu’il présente de manière systématique tous les dispositifs institutionnels à mettre en œuvre si l’on veut assurer les conditions de succès d’une politique d’intégrité dans les universités. L’accompagnement dans cette démarche de l’IRAFPA a permis d’instaurer d’emblée une approche holistique, élaborée en fonction de l’environnement institutionnel et garantissant la mise en œuvre de l’ensemble des dispositifs institutionnels requis. Cette politique intégrée en dix étapes couvre aussi bien l’engagement des organes de direction des institutions que la mise en œuvre d’une politique de communication interne et externe et l’établissement des sanctions, par exemple.

Enfin avec l’article de Susana Magalaes, nous plongeons dans une expérience très concrète de formation des chercheurs à l’intégrité. L’auteure propose une stratégie de promotion de l’intégrité dans la recherche plus participative, ‘bottom-up’ incorporant des dispositifs lors des séances qui replacent le débat de nature démocratique au cœur de l’appropriation de ce qui peut être une véritable éthique de la vertu. Mais plus que cela, en vivant les codes de conduite, en en débattant et en demandant leur mise à jour, l’auteure nous montre que l’instauration d’une démocratie de la connaissance est possible… à petite échelle. Elle conclut donc sur les coopérations à envisager avec d’autres institutions d’excellence, nationales et internationales.

[1] Giroux M. (2020), “Adieu, la littérature”, commentaire paru dans Marianne N°1235, 13-20 novembre 2020, du livre de B. Dericquebourg, Le Deuil de la littérature,  Allia, septembre 2020.

[2] Chang E, (2020), Digital Meritocracy: Intermediary Organizations and the Construction of Knowledge, Educational Policy, vol. 34, Issue 5, Sage, pp. 760.784.